Les légendes sont, dit-on, transmis de génération en génération pour que les enseignements et les connaissances se perpétuent. Tels ces trois contes sur la tortue en pays antandroy.

« Un jour, dans les temps anciens, deux amis, l’un Tandroy du pays des épines (roy), l’autre Tanosy du pays des îles (nosy), partirent à la chasse dans la brousse. Ils ne rencontrèrent pas le moindre gibier, pas même un essaim d’abeilles, un tanrec. Enfin, de guerre lasse, ils aperçurent une tortue sokake. Le Tandroy n’osa pas la tuer, mais le Tanosy s’en saisit, la tua et la fit cuire. Ce que voyant, le Tandroy fut mis en appétit et voulut y goûter. Mal lui en prit, car un osselet lui resta au travers de la gorge à l’étrangler. Il fit des efforts violents pour le rejeter, mais n’y parvient pas. Voilà pourquoi, depuis ce jour, les Tandroy raclent leur gosier en parlant. Aussi est-il fady pour eux de manger de la tortue sokake ». Mais pour certains ethnologues, ce conte explique plus le parler rauque, rugueux, éraillé de l’Antandroy que le « fady » lui-même.

Un second conte apporte une autre explication à l’interdit sur la tortue en Androy. « Une femme tandroy était partie se laver à la rivière. Comme elle était accroupie dans l’eau, une tortue sokake qu’elle n’avait pas aperçue, vint lui mordre la cuisse (certains usent même de termes plus précis : les parties intimes). Elle se leva en sursaut pour lui faire lâcher prise. Mais la tortue serra sa mâchoire de plus belle. La femme, sous le coup de la douleur, se mit à appeler au secours. Un Tanosy entendit ses cris, survint, la délivra de la morsure de la bête ». Celle-ci devient tabou pour l’Antandroy depuis cet incident.
La présence de l’Antanosy sur les lieux peut paraître étonnante pour qui ignore que les Antan­droy n’auraient pu secourir la femme, car il leur est interdit d’intervenir lorsqu’elle est nue. Ce qui n’est pas le cas pour l’Antanosy, l’allié.

Un dernier conte explique encore mieux cette interdiction de manger la tortue chez l’Antan­droy. « Alors que son mari était à la chasse, une femme tandroy qui se trouvait enceinte, avait attrapé une tortue. Elle la tua et prépara une grande marmite d’eau bouillante pour la faire cuire. Elle l’y plongea, mais comme la tortue n’était pas tout à fait morte, elle eut de tels sursauts qu’elle fit basculer la marmite et que la femme fut ébouillantée. Brûlée profondément, elle mourut ».

Ce conte qui ne met plus en scène d’Anta­nosy relate, selon les ethnologues, un fait qui s’est déroulé au temps où les Antandroy pouvaient encore manger de la tortue sans enfreindre aucun interdit. Il est donc plus ancien que les deux premiers.
Pour expliquer ce « fady », ces trois contes recourent à un évènement funeste provoqué par elle, à son rôle néfaste. Pourtant, Raymond Decary affirme que la tortue bien que « fady » est de bon présage pour l’Antandroy qui la rencontre au début d’un voyage : il lui fait une prière pour qu’elle lui « ouvre le chemin » (tortue : sokake, sokatra, soit ouvert de ouvrir).

D’après Hébert, « si le rôle bénéfique de la tortue est né d’un symbolisme verbal, son rôle maléfique est en rapport avec un symbolisme de nature différente, aujourd’hui oublié, mais dont les mythes totémiques qui réapparaissent dans le substrat des contes, permettent de retrouver l’origine ». Selon lui, si le dernier des contes met en scène une femme enceinte, c’est que dans beaucoup de tribus, il lui est interdit de manger de la viande de tortue car le fœtus éprouverait des difficultés à trouver sa voie lors de la libération (se référer à la tête du reptile). Qui plus est, le fait que la future mère rencontre une tortue et la met dans une marmite mais se fait ébouillanter, veut « mettre en garde la femme enceinte contre les rapports sexuels qui nuiraient à l’enfant comme à elle-même ».

Le symbolisme sexuel serait encore plus net dans le second conte : ce serait l’image des premiers rapports douloureux ou obtenus par la violence, et dont la femme est libérée par l’allié, l’amant véritable. À moins que ce conte « ne symbolise la femme en état d’impureté périodique à qui les rapports sont momentanément interdits et qui paie sa désobéissance d’une morsure cruelle » !

Quant au premier conte, « le plus évolué et le plus éloigné du mythe original », il y aurait transposition : « l’os de la tortue resté en travers de la gorge, figure l’enfant éprouvant des difficultés de passage lors de l’accouchement ». La moralité de tous ces contes, c’est que la femme doit se garder d’avoir des rapports intimes en périodes « interdites » ou avec des parents « fady ».

Extrait l’Express de Madagascar – Samedi 28 juillet 2012