«Dualité de l’Emyrne : la terre et l’eau, le tanety rocailleux battu par la houle des herbes sèches et la rizière plantureuse. À la limite, le village dont les façades flamboient aux feux de l’aube ».
Les photos anciennes sur la province d’Antanana­rivo ne manquent pas de souligner les particularités des Hauts-plateaux. 
« La rue villageoise » y est aussi route, tranchée de cases fleuries et décorées, rompant la monotonie du voyage et d’une foule en lamba, calme, silencieuse, mais d’où fuse parfois un rire sonore. 
« Le marché » est un peu aux dames paysannes des Hauts-plateaux ce qu’est le « salon » pour la population citadine. On y vend sans doute, mais on s’y étend aussi, on s‘y retrouve des environs, on y papote. C’est là où les nouvelles courent de bouche à oreille, plus vite que les lézards.
Réjouissance ou deuil Mais toujours « fête » aux flonflons « des musiciens de profession ». Gâteaux et boissons y circulent, détente dans la sobre et simple vie paysanne de tous les jours.
Typiques de l’Emyrne, « les campements de char­rettes ». L’animal se repose pendant que l’homme répare, anime ou allume les feux qui, le soir, pétilleront d’étincelles sous les étoiles.
Mille « petits commerces » s’échelonnent ainsi des villages aux banlieues des grandes villes : café, mercerie, épicerie, tabac, ces petites boutiques offrent aux grands vagabonds que sont les paysans, las parfois de la boue de leurs rizières, la détente ou le repos sur la route, et aux femmes le bazar ménager.
« Le riz » est la grande richesse des Hauts-plateaux, la base du commerce intérieur de la province par sentiers, routes et canaux. Jeunes et vieux, hommes et femmes y trouvent leur raison de vivre. Et quelle récompense après l’effort que « l’entassage des bottes lourdes » de grains dorés !
Mais « le soir tombe », si doux en ce pays de l’Imerina. Jeu d’ombres chinoises sur des pourpres, des orangés et des mauves, qui donne à l’âme sa provision de paix et de rêverie aussi nécessaire à l’homme que celle du riz familial !
Au Sud, la province de Toliara se distingue par « des cornes et des pierres » et sur ces cornes et ces pierres, des lézards. Quel meilleur symbole des immenses et monotones steppes du Sud, dont les cactus et les cornes des troupeaux sont la seule ponctuation. Ici et là, près des villages, « quelques grands arbres sous lesquels on palabre ». Le pasteur est nomade par nature, mais la nature comme un tamis vibrant, dont le mouvement se ralentit, a fini par localiser les groupes ethniques de l’île. 
« Tout porte aujourd’hui (1950) ces peuples à se sédentariser : les circonscriptions administratives, l’attrait des bourgs, le progrès qui nuit toujours un peu à la joie de vivre ». 
Le vol de bœufs a été une prouesse, un jeu, une occupation avant de relever du juge de paix. Les frontières de la morale, elles aussi, ont été nomades.
Mort et enterré, « le pasteur vit encore parmi ses troupeaux ». Désormais, ce sont eux, en corne ou en bois, qui veillent sur lui et quelle étrange satisfaction à ne pas être dépaysé dans l’autre monde !
« Les palais européens ont leurs cariatides et leurs chapiteaux, les cases dont le bois dans ce pays dénudé a la valeur du marbre de Carrare, ont aussi leurs artistes ». Mais le confort n’est pas celui du palais, il suffit cependant à créer le foyer. Ephémères, ces cases passeront vite et le vieux pourra difficilement dire « c’est ici où je suis né ».
Mais l’important est de vivre et « ils vivent ces gens du Sud, pasteurs ou piroguiers », dont les villages parfois jumelés- celui de l’intérieur et celui du bord- portent la marque de cette dualité. Nulle part mieux que sur mer, ces peuples ne sont plus près de leur origine, car « une île ne se peuple que de marins ».
Les gens à mal de mer préfèrent le plancher des vaches. Les vues reposantes ne manquent pas. Dans 
« un palais de bois et de roseaux » vivent des pasteurs. La porte n’est souvent qu’un paravent de planches qu’on y plaque le soir venu. La fumée comme les fleuves à méan­dres trouve facilement les joints d’où s’échapper.
« La mer » toujours recommence ! L’ata­visme est d’ordre passionnel et « qui ne se sentirait Vezo, au couchant lorsque la broderie des nuages d’or et de flammes souligne l’immensité de la mer et celle du ciel ».

Extrait l’Express de Madagascar – Samedi 21 juillet 2012