Dans les premières heures du 16 août 1861, âgée de 73 ans selon les uns, de 81 ans selon les autres, Ranavalona Ière tourne le dos. Son règne a duré trente-trois ans. Logiquement c’est son fils, le prince RakotondRadama qui lui succède. Mais il est connu pour ses idées favorables au progrès comme pour ses bonnes dispositions à l’égard des étrangers.

Aussi, un parti mené par Rainijohary, le Premier ministre de sa mère, travaille-t-il à l’évincer pour proclamer roi son cousin Ramboasalama. Ambitieux dépourvu de personnalité, celui-ci aurait d’ailleurs dû succéder à sa tante avant la naissance du prince Rakoto. Cependant, le commandant en chef Rainivoninahitriniony sauve la situation. Les troupes reçoivent l’ordre de se dissimuler aux environs du Palais. Dès l’annonce officielle du décès de la reine, ces hommes accourent, entourent le prince héritier et forment autour de lui un rempart de leurs corps.

Le plan de Rainijohary est déjoué et c’est Ramboasalama qui est arrêté. Conduit au petit lac (aujourd’hui comblé) d’Andohalo, lieu des serments officiels, il se voit contraint de jurer fidélité à son rival. Déjà Rainivoninahitriniony, entouré des grands officiers de la Cour, apparaît sabre en main au balcon du Palais et crie à la foule: « N’est-il pas vrai que Radama II est le roi de votre choix, que vous ne voulez pas d’autre roi que lu i? » Et une immense ovation lui répond.

Vers 16 heures, les portes du Palais s’ouvrent à nouveau et le roi se montre à la foule. Il porte la couronne d’or, ses épaules sont revêtues du manteau de pourpre. L’ovation qui monte vers lui, est telle qu’il ne peut retenir ses larmes. Après quelques instants, il parvient à contenir son émotion: « Je suis le successeur d’Andrianampoinimerina et le remplaçant de Laidama, et ma mère m’a légué le royaume. Ayez confiance car je suis la protection de la femme et de l’enfant, et c’est vous que je regarde comme m’en tenant lieu ». Une ère nouvelle commence pour Madagascar.

Dans la matinée de ce même 16 août 1861, les pères Jouen et Webber ainsi que le frère coadjuteur Lebrof, s’embarquent à la Réunion sur le « Mascareignes », dans l’espoir d’ouvrir la Mission catholique dans la capitale de l’Imerina. Ce n’est pas une simple coïncidence de date. Le 7 juillet, un de leurs amis de Toamasina,
M. Soumagne, leur a écrit pour annoncer… la mort de Ranavalomanjaka. Le 8 août, il confirme la nouvelle. « Au vrai, il anticipait sur l’évènement, mais dès la réception de ses lettres, impatients de partir, ses correspondants avaient cherché une occasion de se mettre en route » (Bernard Blot).
Leur navire arrive le 20 août en vue de Foulpointe. Des décharges d’artillerie retentissent: le commandant du fort annonce à la population le décès de la reine. Mais personne ne peut leur dire avec certitude qui lui succède sur le trône. Ce n’est que le lendemain en débarquant à Toamasina qu’ils apprennent la suite des évènements survenus dans la capitale.

Sans attendre, les missionnaires sollicitent l’autorisation de se rendre dans la capitale. Elle est encore nécessaire à l’époque. Vingt-neuf ans plutôt, plus exactement en juillet 1832, Mgr de Solages avait osé quitter Toamasina à l’insu du gouverneur Coroller et s’engager seul, avec un interprète et un enfant, sur le chemin de l’intérieur des terres jusqu’à Andevoranto. Audace qu’il avait payé de sa vie. Cette fois-ci, réponse favorable est remise aux missionnaires catholiques le 6 septembre 1861.
Impatient de partir, le père Webber se met en route le 9 septembre, sans provisions, avec quelques porteurs qui l’abandonneront au bout de quelques jours. « J’ai continué à pied, dans toutes ces montagnes, et ma botte droite m’a mangé un peu le pliant du pied ». Le 23 septembre, il est à Antananarivo.
Le lendemain, il griffonne à la hâte au père Jouen resté à Toamasina: « Je suis arrivé hier, à 16 heures. La foule m’a pressé de toutes parts, les visites ne finissent pas, je n’ai pas le temps d’écrire ».

Extrait l’Express de Madagascar – Samedi 12 mars 2011