« De la Banque Mondiale, vous avez l’habitude d’entendre des discours sur les grands équilibres macro-économiques ou l’inflation. Je vous propose aujourd’hui d’inverser la pyramide, et de nous intéresser à son socle, aux gens qui en constituent la base, c’est-à-dire aux plus pauvres, qui représentent 68% de la population malgache ». Adolfo Brizzi, Country manager de la Banque Mondiale, a commencé ainsi son intervention à la conférence-débat sur le thème « Organisation sociale : une vue du bas… pour aider le haut », qui a eu lieu mardi 26 octobre 2010 à l’Institut supérieur de travail social, à Andoharanofotsy.

Le secteur privé ne s’est jamais intéressé aux pauvres, qui ne représentent pas un marché. Quant au secteur public, s’il prend diverses initiatives dans la lutte contre la pauvreté (services, fonds sociaux, banques agricoles…), il le fait sans réelle efficacité, et le voit comme un octroi de faveurs dont les populations doivent être redevable. C’est le constat qu’a dressé Adolfo Brizzi, qui propose d’inverser cette logique. Selon le Country manager, il faut un nouvel organigramme, qui fasse du peuple un secteur à part entière, arbitre entre le secteur public et le secteur privé. Ce secteur du peuple, ayant pris conscience de sa puissance en tant que plus grande banque de votants, pourrait exiger des pouvoirs publics une meilleure gouvernance et plus de redevabilité. Organisé, rassemblé, fédéré, le secteur du peuple pourrait constituer un immense marché, compétitif, et accéder aux banques.

Pour arriver à ce résultat, Adolfo Brizzi préconise une action en deux temps. D’abord, le « software » : il s’agit de mettre en place non pas des institutions pour les pauvres, comme il en existe déjà des dizaines, mais des institutions des pauvres. Ces institutions doivent se baser sur la solidarité et la cohésion sociale, et donc concerner à la base de tous petits groupes qui se connaissent bien (familles, voisins…). Il s’agit ensuite de fédérer toutes ces associations sur différents niveaux : district, région, province… Une fois que cette organisation sera mise en place et que les nouvelles institutions auront démontré leur fiabilité et leur capacité d’initiative, elles pourront êtres aidées via le « hadware », qui consiste à mettre des biens productifs dans les mains des pauvres et à offrir des opportunités de génération de revenus.

L’exemple indien

La Banque Mondiale a élaboré ce modèle d’organisation « par le bas », qui semble si éloigné de ses schémas habituels, d’après la réussite de l’expérience de l’État indien d’Andhra Pradesh. Dans cet État de 60 millions d’habitants, le gouvernement a décidé en 2000 de mettre l’accent sur les groupements de femmes, encadrés par une agence autonome. 809 800 groupes d’entraide pour l’épargne et le crédit ont été mis en place dans 34 850 villages, et chaque groupement avait des délégués au sein du village, lui-même en ayant à la représentation du sous-district, et ainsi de suite. Huit ans plus tard, ces femmes, à majorité illettrées, étaient devenues une clientèle crédible pour le secteur privé et bancaire : même sans garanties et collatéraux, le taux de repayement est de 95%, car la pression sociale au niveau des groupements de base ne permet pas de fuir ses responsabilités. Résultat, les banques ont prêté 3 milliards de dollars.

Devant ce succès, les habitants d’Andhra Pradesh ne se sont pas arrêtés là, et ont pris en main la gestion des écoles, le placement de leurs jeunes ou encore le système de sécurité sociale ; ce qui a révolutionné l’attitude des pouvoirs publics à leur égard : ils y ont gagné respect et redevabilité. « C’était vraiment une petite révolution », commente Adolfo Brizzi, qui ajoute : « Ni le gouvernement ni nous à la Banque Mondiale n’avions pensé que cela prendrait une telle ampleur ».

Des dangers qui guettent Madagascar

L’organisation qui s’est faite depuis la base en Inde peut se faire également à Madagascar, selon Adolfo Brizzi. Cependant, il convient d’être prudent, car les « requins » guettent. Le Country manager de la Banque Mondial se refuse à toute naïveté : « Beaucoup de gens ont intérêt à laisser les gens dans la pauvreté, car tant que les gens sont pauvres et désorganisés, c’est plus facile de les exploiter ». Il faudra aussi se méfier d’une part du risque de vouloir diriger le processus à partir de l’administration publique, et d’autre part des tentatives de récupération politique. Le manque d’infrastructure, la faible pénétration des services financiers et la faiblesse du processus de décentralisation sont d’autres handicaps qu’il faudra surmonter pour une organisation de la base de la population malgache.

Extrait Madagascar Tribune – mercredi 27 octobre 2010