Sans son « Mémoire sur l’Isle de Madagascar nommée Isle Dauphine », extrait de son ouvrage « Relation de deux voyages dans les mers australes et des Indes faits de 1771 à 1774 » et publié en 1782, le chevalier Yves Joseph de Kerguelen-Trémarec évoque les rapports du baron de Benyowski avec les autochtones de la baie d’Antongil qui le surnomment « le mauvais Blanc ».

En effet, comme il s ‘adresse au baron pour avoir des bœufs, « il ne peut m’en fournir que quatre en dix jours », alors qu’il lui en faut un par jour pour son équipage malade de scorbut. En fait, les autochtones ne veulent rien lui vendre et « les chefs guerriers tenaient des assemblées continuelles qu’ils nomment palabres (Kabary) pour concerter les moyens de lui nuire ».

Kerguelen décide alors d’envoyer dans les villages à l’intérieur des terres son garde de pavillon, de Karnel de Mery. Ce dernier est habitué à ce genre de tractations ayant fait plusieurs campagnes sur la côte de Guinée sur des navires marchands. « Il avait le talent de gagner ces gens-là ».

De Karnel s’en va donc avec un ou deux matelots sans aucune crainte et envoie cinq bœufs la première fois, puis huit et ensuite autant que Kerguelen en veut. Les autochtones lui avouent ainsi qu’ils « nous donneraient tout ce que nous voudrons, qu’ils ne refuseraient rien aux vaisseaux, mais qu’ils n’attendaient que notre départ pour assaillir M.de Benyowski ».

Tous les chefs guerriers viennent d’ailleurs rendre visite à Kerguelen à son bord pour lui offrir, en présents de bienvenue, des volailles, du riz et des bœufs, et lui répètent que le baron est un « mauvais Blanc ».
Kerguelen essaie de les raisonner, mais en vain et en informe le « mauvais Blanc ». De son côté, celui-ci persiste dans son idée de dompter les insulaires et demande au chevalier de lui prêter quelques hommes. « Je lui accordai 12 hommes de bonne volonté que je pris dans les mauvais sujets de la Légion qui m’avaient été donnés à l’Isle de France ».

Cette légion est créée par ordonnance royale du 1er juillet 1770 aux îles de France et Bourbon. Elle est constituée de 30 compagnies de 100 hommes chacune dont six résident à Port-Louis. Elle est supprimée par ordonnance du 18 août 1772 et remplacée par trois régiments. Et c’est pour se débarrasser des mauvais éléments que le gouverneur de Maurice les remet à Kerguelen afin de remplacer les hommes qu’il a perdus en venant de France. Alors qu’il prépare son départ, Kerguelen reçoit une lettre de Benyowski lui demandant d’autres hommes car « la veille, deux chefs guerriers étaient venus jusque sous les retranchements de son camp lui tirer des coups de fusil, et que ces gens-là avaient une palissade forte, garnie de petits canons à une lieue de chez lui et qu’il craignait après mon départ d’être molesté ».

Kerguelen fait débarquer 80 hommes armés pour seconder les 50 hommes de Benyowski. « Mais c’était des enfants, des polissons, des décrotteurs du Pont-Neuf. Nous sûmes que les chefs et habitants du village avaient été prévenus par les Noirs mêmes qui servaient M. de Benyowski dans son camp et qu’on nomme en la langue du pays marmites (personnel domestique) ».

Le 21 mars, Kerguelen appareille son équipage réduit à 35 hommes, 20 autres étant encore malades. « Mais il est très vrai de dire que j’aurai perdu 100 hommes de plus si j’étais encore resté huit jours dans les mers froides et humides de l’Australie (il ne parle pas de l’actuelle Australie mais d’une autre située dans les mers australes) car j’avais 150 matelots malades en arrivant à la baie d’Antongil. »

Extrait l’Express de Madagascar – Edition n° 4678 du 31-07-2010