On industrialise un « pays neuf » par l’emploi de tracteurs agricoles et l’installation d’un moteur électrique de moyenne puissance pour entraîner un petit atelier. C’est ainsi que l’ingénieur en chef des travaux publics E. Crouzet voit, en 1945, l’avenir industriel de Madagascar. Il annonce aussi que l’industrialisation d’un « pays neuf » doit résolument l’engager dans la valorisation de ses ressources. « L’équipement ainsi réalisé deviendra une création continue et progressive, toujours orientée vers la réalisation d’une économie complémentaire de celle des pays avec lesquels sont faits les échanges les plus importants ». Il veut parler de la Métropole et des Territoires d’Outre-mer (TOM).
Bien avant la Seconde guerre mondiale comme tout TOM, la Grande île a dépassé le stade de simple fournisseur de matières premières et de simple importateur de produits manufacturés. On s’attelle à certaines infrastructures.Réduites cependant, elles favorisent d’abord les transports intérieurs, problème ardu du fait du relief tourmenté qui rend difficile l’ouverture des voies de communication et les grève d’un lourd entretien. Ensuite, les installations pour améliorer l’hygiène et le confort (des colons): centrales électriques, usines, élévatoires d’eau et… fabriques de glace! Enfin, les industries mécaniques locales pour l’entretien sur place des matériels en service. Sur ce point, E. Crouzet souligne que Madagascar a manqué de vision en n’ayant pas installé au bassin de radoub de Diego-Suarez un atelier de réparation suffisant « pour y permettre de gros travaux sur les navires à flot ou en cale et par conséquent, pour attirer par sa seule présence la navigation vers une île déjà située hors des grands courants mondiaux ».
Par ailleurs, des industries de conditionnement et de première transformation se créent tant pour la consommation locale que pour l’exportation. « Madagascar est allé loin dans cette voie » avec ses rizeries, scieries, usines de conserve, féculeries de manioc, sucreries, huileries et savonneries, défibrages du sisal…
Quoi qu’il en soit, la politique industrielle a été et restera la même. Elle ménage les intérêts des producteurs d’objets manufacturés métropolitains, permet de livrer sur le marché français des produits dont la matière première est transformée et fait tendre vers un équilibre en poids de la balance des frets. E. Crouzet propose deux schémas pour la réalisation de cette politique « très simple et très claire ».
Le premier est de résoudre le problème de cet équilibre, d’autant plus difficile à atteindre « qu’un pays neuf » doit avoir une balance commerciale largement excédentaire pour pourvoir seul à ses dépenses d’administration et d’entretien. À cela s’ajoute l’importation des marchandises lourdes de faible valeur comme les hydrocarbures, la houille, le ciment, les matériaux de construction… Cela présente pourtant deux inconvénients. D’abord, ce schéma supporte mal le fret d’importation de ces matériaux et pour ne pas grever les prix des constructions, « on aurait intérêt à les produire aussi près que possible du lieu d’emploi ». Ensuite, il mettra Madagascar en état de dépendance absolue de la situation internationale.
D’où le deuxième schéma qui envisage une industrialisation plus poussée. «Sans tendre vers l’autarcie », car selon lui, deux raisons s’opposent à « la généralisation de la substitution des produits locaux aux produits importés ». D’une part, les difficultés et le prix revient des transports intérieurs « réduisent le débouché des fabrications locales ». D’autre part, pour celles-ci les produits livrés au commerce atteignent « une complexité » telle que l’industrie correspondante doit être proche des grands centres de consommation pour produire en quantités rentables.
D’autres raisons aussi importantes qu’occultées existent. Après la Deuxième guerre, la complémentarité indispensable des économies de la France et de ses TOM est une question vitale pour le maintien des grandes industries métropolitaines d’exportation et de leurs débouchés coloniaux. En outre, orienter vers les usines un trop grand nombre de Malgaches et « contrarier ainsi leur vocation agricole » sont considérés comme inopportuns. Enfin, il faut éviter le coût d’une industrialisation trop poussée, « étant donné les frais généraux et la nécessité d’un suréquipement » dû à l’éloignement, l’usure rapide du matériel à cause du climat, « l’inexpérience des indigènes », la nécessité d’avoir le combustible et l’énergie nécessaires.
Et ce, même si à côté de ses richesses agricoles, forestières et minières incontestables, la Grande île dispose aussi pour leur traitement, de ressources considérables « qui leur permettront une évolution industrielle plus rapide et plus complète »: les forces hydrauliques grâce à son relief tourmenté et ses chutes abondantes à condition de prévoir une longue période d’étiage, le puissant gisement charbonnier de la Sakoa, les schistes et les lignites du bassin de Sambaina.

Extrait l’Express de Madagascar – Edition n° 4603 du 01-05-2010