Plusieurs espèces de nos lémuriens sont rattachées à des légendes. C’est le cas de l’Indrisien, le plus grand des lémuriens de Madagascar. Mesurant jusqu’à un mètre de haut, il est noir, teinté de roux avec un museau gris et une tache blanche sur les reins. Comme son nom scientifique (Indris brevicaudatus) l’indique, sa queue est très courte. On ne le rencontre que dans les forêts de l’Est.
De nombreuses légendes sont à l’origine et la cause d’un tabou sérieux qui protège ces mammifères chez les Betsimisaraka. La première relate qu’à une époque fort reculée, des hommes auraient quitté famille et village pour se réfugier dans la forêt afin de se soustraire à l’obligation faite à tout être humain de travailler. Mais Zanahary le Créateur qui se soucie de maintenir les principes de moralité, les aurait punis en les transformant en « bêtes des bois » et ils seraient devenus les indris. Aussi est-il formellement défendu de leur nuire voire de les tuer puisqu’on atteindrait ainsi d’anciens êtres humains.
Une autre légende raconte qu’un jour, vers midi alors que tout est calme, l’attention des habitants d’un village est attirée par les criailleries d’indris du voisinage. Or, comme ces lémuriens sont généralement paisibles sinon silencieux, surtout dans la journée, quelques villageois s’avancent vers les limites du bourg pour connaître la cause de ce tapage insolite. Et là, ils voient une troupe de brigands qui s’apprêtent à attaquer le village. L’alerte aussitôt donnée permet de repousser les agresseurs. Aussi en reconnaissance du service rendu, les Betsimisaraka se sont-ils interdits de toucher aux indris.
Une troisième raison à ce tabou est tirée des croyances betsimisaraka qui croient à la survie de l’âme après la mort. L’esprit du défunt se réincarnerait sous l’enveloppe charnelle de certains animaux, notamment sous la forme de l’indri. Et en tuer un, c’est risquer de tuer une deuxième fois un parent cher.
Un autre « fady » puissant protège également le chiromys ou aye-aye. D’aspect curieux, sa face plate est ornée de deux gros yeux ronds « qui le font ressembler à un businessman, un peu appesanti par le rythme des affaires et aux yeux cerclés de larges lunettes d’écaille » (Louis Michel,1959). Le dernier doigt de leur main est très allongé et se termine en une forme spatulée, un peu comme celle d’une petite cuiller arrondie qui l’aide à extraire, par exemple, le miel d’un rucher. C’est un animal strictement nocturne et les Betsimisaraka le considèrent aussi comme un animal de réincarnation d’un ancêtre décédé. Croyance due peut-être à une terreur compréhensible « pour qui est passé de nuit dans la forêt de l’Est sous ces grandes ramures silencieuses ».
En effet, dans la grande quiétude de la nuit on entend souvent des cris tout pareils à ceux d’un enfant. Parfois cette voix se fait déchirante. « On conçoit que pour des êtres humains aussi simples et aussi primitifs que le sont les Betsimisaraka de la brousse, ils prêtent une origine humaine à ces animaux bizarres et inquiétants ».
Dans d’autres tribus, c’est l’élevage d’un animal qui est frappé d’interdit. Tel le bouc chez les Zafindraminia, clan des Tanala d’Ambohimanga du Sud. Le vieux Rongo, chef du clan, jouit d’un prestige considérable en raison de son grand âge et surtout de sa sagesse. Mais il aime la solitude et l’unique compagnon de sa vie est un bouc « qu’il soigne comme un enfant et qui est gros comme une outre ». Le vieillard s’impose des privations pour permettre à la bête de faire bonne chère, à tel point que la tête de l’homme est maigre à faire peur et qu’on voit tout juste une barbiche en pointe qui flotte au vent, et que son corps n’est qu’un squelette recouvert d’une gaine de peau.
Une nuit, des malfaiteurs viennent piller le village de Rongo bâti au bord du Mananjary, et les habitants abandonnent hâtivement leurs cases afin de se mettre en sûreté sur l’autre rive du fleuve. Suivi de son bouc, le vieillard tente lui aussi de traverser l’eau sur un frêle radeau malgré les ténèbres. Mais à peine vient-il de quitter la rive que le courant bouscule l’embarcation: homme et bouc sont précipités dans les remous.
Aux appels désespérés de Rongo, les gens se hâtent de lui porter secours sur une pirogue. Mais comme la nuit est noire, les rameurs n’aperçoivent qu’un assemblage de bambous en dérive et à proximité, une boule noire garnie de barbiche. Croyant reconnaître son chef, le plus hardi se jette à l’eau, saisit à grand peine le poil mouillé qui surnage croyant qu’il s’agit de la barbe de Rongo, et ramène un corps dont le poids faillit faire chavirer la pirogue. Mais arrivés sur la berge, les piroguiers constatent avec désespoir qu’ils n’ont sauvé… qu’un bouc !
Ils explorent à nouveau le fleuve, mais en vain. Aux premières lueurs de l’aube, ils reviennent tristement vers leurs cases saccagées. Dans la journée, ils se réunissent sur la place publique où le plus ancien prononce cette malédiction: « Que périssent nos enfants et leurs descendants qui se permettront d’élever un bouc, cet ignoble animal qui a causé la mort de notre chef vénéré ».

Extrait l’Express de Madagascar – Edition n° 4545 du 20-02-2010