Le rapporteur spécial des Nations-unies pour le droit à l’alimentation répond à quelques questions de journalistes de différents pays. Un véritable tour d’horizon sur la crise alimentaire et l’accaparement de terres cultivables dans les pays pauvres.

Monsieur De Schutter, en 2007-2008 l’Afrique a subi de plein fouet les conséquences d’une hausse spectaculaire du prix des denrées alimentaires sur le marché mondial. Pensez-vous que le continent est à l’abri d’une autre crise de la faim ? (Afronline.org)
On ne peut pas aborder la question de la faim à partir simplement de l’évolution des prix des denrées alimentaires sur les marchés internationaux. Ceci aboutirait à passer sous silence les questions liées au rôle des acteurs de la chaîne de production et de distribution alimentaire. Lorsque les prix montent, il n’est pas certain que les petits producteurs en bénéficient. De même, la baisse des prix sur les marchés internationaux ne signifie pas que les prix payés par les consommateurs seront plus bas.

La bonne gouvernance est devenue au fil du temps une expression très à la mode, mais souvent vidée de son sens. Pensez-vous que l’actuel leadership de notre continent est à la hauteur des défis imposés par l’insécurité alimentaire ? (Sud Quotidien)
Dans mes rencontres avec les dirigeants africains, je sens un net changement d’attitude. Un nouveau consensus est en train de naître, en faveur du soutien à l’agriculture et d’un réinvestissement dans les biens publics dans les zones rurales même si, trop souvent, le débat entre différentes manières d’opérer cette «révolution verte» fait défaut. L’on a pris conscience du danger d’une trop forte dépendance des importations afin de garantir la sécurité alimentaire : les cultures vivrières redeviennent à la mode. Et enfin, la menace que constitue le changement climatique est prise au sérieux.

Dans un pays comme le Mali, le grand problème de la culture agricole est l’absence de débouchés, mais également la difficulté d’accès aux intrants. Avez-vous des recommandations sur cet aspect? (Les Echos)
Je ne conteste pas l’importance des intrants pour la viabilité de l’agriculture : je relève d’ailleurs que les prix des engrais et pesticides ont grimpé plus vite encore que les prix des denrées alimentaires entre juin 2007 et juin 2008, en lien avec le pic qu’a connu le prix du pétrole, ce qui a rendu intenable la situation des paysans dans beaucoup de pays africains.

En 2000, l’Assemblée Générale des Nations Unies a adopté huit objectifs du Millénaire pour le développement (OMD), parmi lesquels la réduction de la pauvreté de 50% entre 1990 et 2015. Est-ce que l’ONU pense que les OMD sont toujours réalisables? (Addis Fortune)
Dans beaucoup de régions, les objectifs ne seront pas atteints. Concernant le problème de la faim dans le monde, les résultats seront bien pires que prévus. Cela ne veut pas dire que les ODM étaient une erreur ou que l’espoir de pouvoir les appliquer était une folie. Je crois qu’il est honnête de reconnaitre que les ODM ont été extrêmement utiles pour mobiliser les forces qui ont œuvré en faveur des droits de l’homme.

Quelles garanties et solutions de rechange, dans le cadre de la coopération internationale, peut-on donner aux pays pauvres pour qu’ils ne vendent pas leurs terres ? (L’Express de Madagascar)
Il est dans l’intérêt même des pays en développement de ne pas hypothéquer l’avenir en faisant des concessions trop amples, pour une longue durée, ou même de manièr irrévocable, en cédant leurs terres. En raison du changement climatique et de l’épuisement de nos réserves pétrolières, les prix des denrées alimentaires sur les marchés internationaux vont être à l’avenir de plus en plus volatiles, et plus élevés, en moyenne, que par le passé.

Interview réalisée par Mame Aly Konte (Sud Quotidien, Sénégal), Joshua Massarenti (Afronline.org, Italie), Alexis Kalambry (Les Echos, Mali), Sylvain Ranjalahy (L’Express de Madagascar, Madagascar) et Hagos Woldeyohannes (Addis Fortune, Ethiopie).

Extrait  l’Express de Madagascar – Edition n° 4386 du 17-08-2009