Les missionnaires anglais, notamment de la London Missionary Society, ne sont pas les seuls à s’investir dans la formation professionnelle du peuple merina. Certains Français le font également bien que, contrairement à leurs collègues anglais, ils soient venus de leur propre gré, à leurs risques et périls car sans aucune aide venant d’une organisation confessionnelle ou de leur gouvernement.
Le premier d’entre eux, arrivé en Imerina bien avant les missionnaires artisans anglais, est Carvaille. Ce métis réunionnais introduit dans la capitale l’art de
la ferblanterie. Dans ses «Mémoires», Cameron le décrit comme un excellent ouvrier auquel il confie de nombreux jeunes gens. Mais il ajoute que si «Carvaille enseigne à ses élèves la partie matérielle de la besogne, il aurait gardé pour lui ses modèles». Cependant, James Hastie affirme qu’un certain nombre d’ouvriers sont initiés à la ferblanterie par ses leçons et ses modèles.
Un deuxième Français mérite d’être cité. Il s’agit de Mario qui est le premier Européen à enseigner l’art de manier l’aiguille. Ses élèves sont des hommes qui réussissent bien : les premiers habits cousus et les premières redingotes exposés à Antananarivo sont leurs œuvres. Ils sont aussi initiés à la… broderie!
Mais le plus connu des Français est Louis Gros (ou Legros), entrepreneur en construction. Arrivé à titre privé en 1819, il forme aussitôt des charpentiers, menuisiers, ébénistes. En 1822, Coppalle, agent anglais à Toamasina, visite ses ateliers à Andohalo et se dit surpris des connaissances déjà acquises par ses ouvriers qui, d’ailleurs, ont de bonnes dispositions manuelles.
Mais ce qui fait la célébrité de Louis Gros après la Tranovola du Rova d’Antananarivo, est la construction du palais de Soanierana qu’il réalise avec la collaboration du dessinateur Casimir. Il
est destiné à Radama 1er. «Cette bâtisse, la plus importante que l’on ait vue jusqu’alors à Antananarivo, fut considérée comme une merveille d’architecture et son influence fut considérable» (Jean Valette, archiviste-paléologue).
Comme l’emploi de la pierre dans la construction d’habitation n’est autorisé dans la capitale qu’en 1867, le palais est fait en bois, «frappant vivement l’imagination des contemporains par son ampleur inusitée et ses dispositions». Il est érigé sur une esplanade au milieu de fleurs et de pelouses, dont l’aménagement est de Gros ou de Casimir, à moins qu’il ne s’agisse du naturaliste autrichien Bojer.
La construction du palais débute en 1824 et deux ans plus tard, Cameron qui le visite, assure que les travaux sont bien avancés.
L’édifice comporte un corps central flanqué de deux ailes. Cameron le décrit ainsi : «Dans la partie centrale au rez-de-chaussée, il y avait une salle de réception de près de 20 m de longueur et de 4 m de hauteur. Le premier étage était soutenu par des piliers et se composait de plusieurs pièces à la fois très sombres et très malcommodes, à cause des ailes qui se trouvaient de chaque côté».
Cameron émet du reste l’idée que la grande salle du rez-de-chaussée est très basse et qu’il aurait été préférable de supprimer le premier étage. Si au moment de la construction cet avis n’est pas suivi, par la suite les chambres du haut et le plancher sont enlevés, laissant une véranda intérieure qui rencontre beaucoup de succès. Elle sera reproduite dans beaucoup de constructions «au point de devenir un des caractères spécifiques de l’architecture malgache».
L’édifice «frappa vivement l’imagination des contemporains parce qu’il constituait un précédent hardi dans un pays où l’architecture ne s’était pas encore élevée au-dessus d’un modèle à peu près uniforme et de proportions limitées». Il est en outre conçu de façon extrêmement solide puisqu’il est encore bien conservé en 1862, quoique inhabité. Mais une fois achevé, il n’est l’objet d’aucun entretien et l’action malheureuse du soleil et de la pluie entraîne des dégradations. Le bâtiment, devenu irréparable, est détruit vers 1900
Louis Gros n’en retire que peu de profits. «Il n’avait exigé aucune garantie. Il comptait sur la générosité de Radama 1er pour lui faire obtenir la rémunération méritée quand le travail serait achevée. Il ne faisait pas comme la Mission de Londres qui avait la sagesse de demander et de percevoir 40 centimes par livre de fer fourni, que le palais fût fini ou qu’il ne le fût pas».
À la mort de Radama en 1828, sa veuve Ranavalona 1ère refuse de payer la note qu’il présente et il ne touche qu’une somme insignifiante.
Longtemps après la mort de Radama, on raconte que ce roi a décidé de n’en accorder l’accès qu’à ceux qui savent lire et écrire !

Extrait l’Express de Madagascar – Edition n° 4373 du 31-07-2009