Sir Robert Towsend Farquhar, gouverneur général de Maurice, écrit le 28 juillet 1812 au comte de Liverpool, principal secrétaire d’Etat britannique pour la Guerre et les colonies, une lettre où il remanie à sa guise la carte de l’océan Indien. Madagascar y occupe une place de choix, estimant que l’issue de la guerre européenne maintiendrait la Grande île dans l’orbite anglaise.

«Notre puissance augmenterait, nos possessions dans cette partie du monde (Ceylan, les Indes, Perse, Maurice…) croîtraient à la fois en richesse et en puissance militaire par la colonisation de Madagascar. La nation qui y parviendra, deviendra la maîtresse des destinées de cet hémisphère». Pour lui, du fait de sa position, de son climat, de sa population, de la fertilité de son sol, de ses nombreuses, grandes et profondes rivières et les découpures de ses côtes qui en rendent l’intérieur aisément accessible, la Grande île peut être considérée comme «destinée à devenir le pays d’un peuple puissant».

Il propose aussi de tirer des leçons des différents établissements français installés sur la côte surtout orientale et de l’histoire désastreuse de leurs échecs. «La force militaire a été en toute circonstance utilisée, des dissensions ont été suscitées entre les chefs indigènes, les haines ont été encouragées avec soin dans le but d’affaiblir les pouvoirs indigènes et de se procurer des esclaves; un marché tout prêt étant toujours ouvert dans les différents postes de traite de la côte pour l’achat des prisonniers de guerre. Ainsi en toutes occasions, l’intérêt seul a animé le zèle de la conquête».

C’est pourquoi selon Farquhar, aucun établissement permanent n’a pu être créé. De nombreux aventuriers français ont péri dans les comptoirs, ou à l’intérieur des terres à cause des maladies. Les Portugais ont aussi échoué dans un essai de civiliser l’île et se sont contentés d’introduire des missionnaires chrétiens.

Pour le gouverneur anglais de Maurice, ces échecs répétés peuvent être en grande partie attribués à la traite des esclaves. Celle-ci abolie, la pacification peut être entreprise, les habitudes guerrières des autochtones corrigées et ceux-ci encouragés à des activités agricoles et artisanales.

Le choix de cultivateurs et d’artisans- et non d’une force militaire- pour former les bases d’une colonie naissante pourrait servir d’exemple aux populations locales et les inciter à renoncer à la guerre. Celle-ci a d’ailleurs cessé d’être profitable depuis l’interdiction de la traite des esclaves. En outre, les peuples malgaches pourraient «se consacrer au travail et aux arts qui doivent désormais devenir les seules sources de leur bien-être». C’est-à-dire au défrichement des terres, à l’exploitation des mines, au drainage des marais malsains.

«L’implantation de quelques centaines de Chinois, pour lesquels on pourra demander aisément aux indigènes de céder autant de terres qu’ils pourront en cultiver, permettrait en quelques années d’obtenir une production importante; une plus importante implantation de cette race travailleuse atteindrait graduellement ce but à peu de frais et assurerait un succès permanent». Robert Farquhar se réfère ainsi à un précédent essai fait au Ceylan où l’exemple de Chinois a réveillé l’émulation des Cinghalais.

Le gouverneur de Maurice parle aussi d’encourager la «location volontaire des bras des indigènes à un tarif peu élevé auquel ils sont actuellement habitués». Il indique qu’à Madagascar, ce sera facile car l’état de la société y est avancé et que les Malgaches «s’assimileraient et s’uniraient avec les nouveaux colons qui, mélangés avec la population d’origine, formeraient en une génération une nouvelle race indigène du type de celle des colonies de l’Amérique espagnole, qui tiendrait la moyenne entre les races humaines».

Pour lui, l’objectif est d’ajouter une autre pièce à l’Empire britannique de l’Inde, mais aussi de libérer la «Mère-patrie» des «rameaux dépravés» de sa population en rendant leur travail et leurs talents utiles au bien public. D’autant que l’intérêt de l’Empire serait mieux défendu, les frais de transport des colons plus légers, leur nourriture assurée dès leur débarquement. «Et en faisant de Madagascar le réceptacle des criminels de nos territoires européens et indiens, nous satisferions à la fois nos intérêts politiques, moraux et commerciaux».

R.T. Farquhar termine sa lettre en signalant que les Européens qui se sont occupés de Madagascar sont poussés par l’avarice et l’ambition «plus que par la justice ou par le désir de faire le bien ou d’étendre leurs connaissances. Mais il faut espérer qu’une nouvelle époque est ouverte depuis que le pays a acquis la protection et retenu l’attention du gouvernement britannique».

Extrait l’Express de Madagascar – Edition n° 4282 du 10-04-2009