Le « vahoaka » comprend-il toujours ce pourquoi il se mobilise ? Pourquoi le « vahoaka » était, il y a trois semaines, sur la Place du 13-Mai ? Pourquoi le « vahoaka » se retrouve aujourd’hui au jardin d’Ambohijatovo ?
Pour les uns, il s’agissait de « lutter » pour la démocratie. Mais, quelle démocratie ? Qu’est-ce que le « vahoaka » comprend à la démocratie ? La démocratie, serait-ce son carnet de fokontany dont cette habitante du 5ème arrondissement voudrait se munir pour aller réclamer son quota de riz subventionné à Antaninandro ou à Soarano ? La démocratie, serait-ce le Code de la route bafoué par des va-nu-pieds qui s’agacent de la simple existence des automobilistes ? La démocratie, serait-ce la révolte de sous-officiers insultant des généraux ou de prolétaires partant à l’assaut des supermarchés des riches ?
Pour les autres, il est question de « lutter » pour la légalité. Mais, quelle légalité ? Qu’est-ce que le « vahoaka » comprend à la Constitution ? Où est la légalité dans la remise des pleins pouvoirs à l’officier le plus ancien dans le grade le plus élevé plutôt qu’au président du Sénat ou au gouvernement, comme le prévoit l’article 52 de la Constitution ? Où était la légalité dans l’autoproclamation de 2002 ?
Je crains que le « vahoaka », celui du 13-Mai comme celui d’Ambohijatovo, se soucie peu de comprendre et se contente d’aduler une bonne figure. Je suis en train de lire un livre du Libanais Amin Maalouf (1), dont les passages sur la psychologie des peuples arabes méritent réflexion. Amin Maalouf écrit en substance : « lorsqu’une proposition est soumise au vote, les électeurs se prononcent moins en fonction du contenu qu’en fonction de la confiance qu’ils accordent, ou qu’ils n’accordent pas » (page 116).
Il y a quelques semaines, quand Marc Ravalomanana était encore au pouvoir, il me semblait entendre partout Radio Viva ou la Radio Antsiva. Depuis le départ à l’étranger de Marc Ravalomanana, je crois entendre plus souvent Radio Mada. Comme si le « vahoaka » sympathisait plus volontiers avec le faible, contre le plus fort. Amin Maalouf écrit à propos des Arabes : « Chaque Arabe porte en lui l’âme d’un héros déchu, et une velléité de revanche sur tous ceux qui l’ont bafoué. Si on la lui promet, il tend l’oreille, avec un mélange d’attente et d’incrédulité. Si on la lui offre, même partiellement, même sous forme symbolique, il s’enflamme » (page 142). Le « vahoaka » malgache aurait-il l’âme d’un martyr refoulé qui compatirait avec les complaintes, qui ferait écho aux jérémiades victimaires, qui espérerait -avec un mélange de curiosité malsaine et d’incrédulité suicidaire accomplir sa part du chemin de croix ?
Le « vahoaka » épuiserait alors la logique de cette psychopathie de soi-même jusqu’à s’immoler « pour la cause », comme le 13 mai 1972, comme le 10 août 1991 comme le 7 février 2009. C’est là une conception bien sinistre de l’optimisme dans le genre humain. Le « vahoaka » vivrait donc un paradoxe douloureux, presque schizophrénique : il ne s’enflammerait aussi fanatiquement 1972, 1991, 2002, 2009 –, il ne se laisserait berner par la plus caricaturale démagogie, que parce qu’il a cessé de croire à toute rédemption, à toute perfectibilité, à tout espoir.

(1) Amin Maalouf, Le dérèglement du monde, Grasset et Fasquelle, 2009

Extrait l’Express de Madagascar – Edition n° 4281 du 09-04-2009