Nous avions échappé à la crise alimentaire de 2008. Nous avions survécu à la crise pétrolière. Nous étions encore plus ou moins épargnés par les effets directs de la crise financière mondiale. Et comme ces bénédictions ne suffisaient pas, Andry Rajoelina a choisi de précipiter Madagascar dans une crise politique.

Rappelons que depuis quelques années, Madagascar affichait un taux de croissance économique annuel autour de 5%. Les prévisions effectuées conjointement par le Gouvernement malgache et le Fonds monétaire international (FMI) tablaient sur 7,5% de croissance économique pour 2009. Rappelons que ce taux était de 4,9% en 2006 et de 6,5% en 2007. Pour 2008, les prévisions initiales faisaient état de 7,5%, mais selon certains économistes, ce chiffre doit être revu à la baisse à cause de la crise financière mondiale. Car même si Madagascar a été relativement épargnée, elle n’en sortira pas non plus indemne.

Chiffres de croissance peu crédibles

Cependant, ces chiffres de croissance économique n’ont eu aucune crédibilité dans l’opinion publique nationale, par ailleurs toujours encline à penser que la vie est chaque jour de plus en plus dure. Certains faits semblent également contredire le taux officiel de l’inflation qui tourne autour 10% depuis quelques années (après un bond de 18% en 2005). Dans sa vie quotidienne, le Malgache moyen voit que les prix auxquels il achète son riz, sa viande ou son essence dépassent de loin ces 10% d’augmentation annuelle. Les opposants à Marc Ravalomanana ont donc profité de la frustration créée par l’antagonisme entre les chiffres officiels qui disent que tout va bien, et de l’autre coté, les prix du marché qui montrent que tout augmente. Dans cette situation, il était facile de susurrer à l’oreille d’une certaine frange de l’opinion publique, toujours prête à se prostituer au premier bonimenteur venu, un argument facile, séduisant et qui a toujours marché : « les gens du pouvoir s’enrichissent, et toi peuple, tu t’appauvris. Ce n’est pas juste. Par conséquent, ressaisis-toi et descends dans la rue ». Et par la même occasion, milite pour la réouverture de certaines stations TV que le régime Ravalomanana a fermées.

On notera dans l’histoire de Madagascar, du moins pour 1991, 2002 et 2009, que chaque crise politique suit une période de quelques années durant lesquelles la croissance économique était supérieure à la croissance démographique… Avant 1991, la croissance économique était supérieure à 3% depuis 1988. Avant 2002, elle dépassait chaque année 3% depuis 1997. La population n’est pas à même de comprendre qu’un taux de croissance de 7% ne signifie pas que son pouvoir d’achat va augmenter de 7%, du moins tout de suite. Problème de communication gouvernementale, mais également problème de mauvaise foi d’une opposition, qui de toute façon, est autant outillée pour comprendre un minimum de macro-économie que le principe de l’énergie nucléaire, et qui ne se privera pas d’utiliser des raccourcis bêtes et méchants. Mais que d’autre peut-on attendre d’un politicien Malgache, surtout de l’opposition ? Le seul qui sortait du lot dans sa façon de faire de la politique est décédé. Herizo est mort, on se contentera de Benja. Et quand les Américains s’enthousiasment sur Obama, les Malgaches se contenteront de Rajoelina. Il est bien connu que faute de grives, il faut bien se contenter de ce qu’on trouve…

Une crise politique que nous allons payer cher

Les résultats de la crise vont être sans appel. Rappelons que la crise de 1991 s’était soldée par un taux de croissance de -6,30%, et celle de 2002 par -12% en 2002. Même la relative courte crise de mai 1972 s’était traduite par une croissance annuelle négative de -1,2%. La croissance économique sera négative pour 2009. Concrètement, qu’est ce que cela signifie ? L’Etat aura moins d’argent pour investir dans la maintenance de ses infrastructures, et maintenir la qualité du service public.

Les investissements directs étrangers vont baisser pour cause de confiance, et même ceux qui étaient prévus vont se ralentir. Sheritt (projet Ambatovy) avait déjà annoncé un ralentissement de ses activités par rapport à son programme initial. Rio Tinto (projet QMM) risque également de prendre mal le cinéma que ses bureaux de Fort-Dauphin ont subi, quand les militaires ont débarqué pour rechercher des armes et des mercenaires. Mais au-delà de cet épisode burlesque, la volonté du Gouvernement de transition de revisiter les contrats miniers risque de porter un coup à la crédibilité du principe de continuité de l’Etat, même si, a priori, les termes de certains de ces contrats peu profitables à Madagascar méritent d’être revisités.

Le déficit fiscal qui va se creuser va rendre le pays encore plus dépendant de l’aide budgétaire extérieure, alors que celle-ci a été suspendue. Si la cause de la suspension en Décembre 2008 était le flou non artistique sur divers points de mauvaise gouvernance soulevés par le FMI et la Banque mondiale, le gel risque de perdurer encore plus à cause de la réticence de la communauté internationale vis-à-vis de ce que le Président Sarkozy avait qualifié, à bon escient, de coup d’Etat. La normalisation se fera donc certainement un jour, mais quand ? Les plus optimistes avancent au plus tôt la date des élections législatives (mars 2010), mais en attendant, le besoin d’aide budgétaire est immédiat, voire vital d’ici fin Juin 2009. Le paiement des fonctionnaires à partir de Mai est l’équation à grande inconnue, sauf si Air Force One number two trouve acquéreur cash d’ici là.

Économie sinistrée

Depuis 2008, la crise financière mondiale avait déjà entrainé une perte de marchés pour nos exportateurs, en particulier dans le domaine du textile. Les touristes étaient également censés être moins nombreux à cause de la crise, même si les prévisions continuaient quand même à être bonnes. Cependant, depuis Janvier 2009, les annulations de réservation se succèdent auprès des tours operateurs et autres agences de voyages. La saison touristique 2009 est déjà tombée à l’eau. Les voyageurs ont déjà choisi d’autres destinations pour leurs vacances d’été, et l’Ile Maurice n’a d’ailleurs pas réfléchi longtemps pour racoler en faisant des propositions intéressantes en sa direction. Les hôteliers essaient de se battre pour limiter les pots cassés. Si certains essaient d’inciter le tourisme national, d’autres grands hôtels bradent leurs chambres pour les « noctambules ». Comprenne qui pourra cet appel aux passages du tourisme national ponctuel et nocturne, mais en matière de survie, il n’y a pas de sotte stratégie.

Les touristes traditionnels ne viendront donc pas. Le secteur, du moins à Antananarivo, escomptait sur le Sommet de l’Union Africaine pour sauver les meubles. Des opérateurs et des prestataires se sont endettés pour investir des millions (voire des milliards) dans cette perspective, et en en seront donc littéralement pour leurs frais. Tous ces investissements privés et publics sont donc considérés comme ayant été à perte. Et même si les infrastructures restent, leur amortissement et leur remboursement prendra plus de temps et de difficultés. Rappelons par exemple que l’Etat Malgache s’était endetté de 50 millions de dollars à un taux d’intérêt de 3% (ce qui énorme sur le marché international) pour la construction de l’hôtel cinq étoiles par les Chinois à Ivato. A quoi vont donc servir cet hôtel, ces villas présidentielles, ces voitures qui ont été commandées, et les efforts qui ont été demandés aux opérateurs du tourisme à qui ont été demandés des efforts pour booster la capacité d’hébergement ? Il semblerait que les voitures ne soient pas perdues pour tout le monde, car elles auraient été aperçues à Ambohitsirohitra.

Les résultats directs de la crise auront aussi des impacts qui vont perdurer, en espérant en plus que la JIRAMA ne soit pas obligée de procéder à des délestages massifs pour cause de rupture de financement du carburant. Près de 10.000 emplois ont déjà été perdus suite à des fermeture d’usines. Des centaines d’entreprises sont actuellement en chômage technique partiel ou complet, avec souvent des demi-salaires. Les pertes se chiffrent en milliards, suite aux pillages et aux destructions. La Chambre de commerce et d’industrie franco-malgache a avancé le chiffre de 25 millions d’euros de pertes pour ses membres. En outre, le circuit d’approvisionnement de certains produits de première nécessité est perturbé. Beaucoup se posent actuellement la question de la provenance de l’huile et du riz vendus dans les firaisana, car aucune cargaison de ces produits n’est arrivée par bateau durant les deux dernières semaines. Est-ce le fruit d’un acte de piratage terrestre, comme les légalistes d’Ambohijatovo le laissent entendre ?

Le bilan des années Ravalomanana

Pour en revenir à la croissance économique, la question légitime qui se pose est donc celle-ci : si cette croissance était réelle mais invisible dans le panier de la ménagère, où est-elle donc passée ? Sans doute dans le programme d’infrastructures et d’investissements publics. Certains discours stupides entendus sur la place du 13 mai déclaraient que les routes construites par Marc Ravalomanana étaient inutiles, car elles ne se mettaient pas dans les assiettes. Il est extrêmement inquiétant que les farfelus qui commettent de tels discours puissent un jour avoir des responsabilités dans la gestion de l’Etat. Ne pas comprendre l’importance des infrastructures dans le développement économique, et en faire un argument populiste relève d’une niaiserie absolue, surtout si c’est pour générer les applaudissements d’une faune composée de dinosaures politiques, de requins et de rapaces.

Marc Ravalomanana a fait de graves erreurs de gouvernance politique et économique, et il les paye amèrement aujourd’hui. Toutefois, il faudra également un jour se poser des questions sur les aspects bénéfiques de son héritage, car ses erreurs ne doivent pas être l’arbre qui cache la forêt de ses réalisations. Antananarivo s’est modernisée, et a profondément changé depuis son accession à la Mairie en 1999. Le rythme a été maintenu par ses successeurs, jusqu’à ce que Andry Rajoelina ne fasse replonger la Capitale dans les nids de poules, les montagnes d’ordures et l’anarchie des marchands ambulants dans la rue.

L’ancien PDG de Tiko a voulu appliquer des méthodes issues du secteur privé dans le secteur public. Il a institué la culture du résultat. Si au temps de Ratsiraka les Ministres n’étaient que des rentiers pépères de la République, les Ministres de Ravalomanana étaient forcés à travailler. Cette ambiance studieuse se voyait dans les ministères, dans lesquels, malgré les fonctionnaires qui ont une habitude multi-décennale de baobab dans la main, il y a une amélioration notable des services publics. Au Tribunal, au service immatriculateur, aux domaines, aux finances, voire même au service des passeports de la Police nationale : il y a des progrès par rapport à la situation d’il y a 10 ans, même si tout n’est pas parfait et que le fonctionnaire corrompu n’est pas encore devenu un mythe.

Marc Ravalomanana a réussi le pari d’imposer Madagascar sur la scène internationale et d’en faire un pays sur lequel il fallait compter. Malgré son baragouinement de français et d’anglais, son style a séduit les investisseurs et la communauté internationale. C’est avec lui que Madagascar a pu s’enorgueillir d’accueillir pour la première fois la visite d’un Secrétaire général de l’ONU. C’est avec lui que Madagascar a été choisi pour accueillir deux Sommets internationaux (Union africaine et Francophonie). C’est encore lui qui a été l’instigateur du Madagascar Action Plan, qui est devenu un cadre de référence des tous les partenaires économiques et financiers de Madagascar. Question : le Gouvernement de transition va-t-il maintenir ou rejeter le MAP ? S’il le maintient, cela va signifier que Marc Ravalomanana n’était pas si mauvais que ça. S’il le rejette, cela va encore rallonger le temps des négociations avec les bailleurs de fonds.

On ne peut en quelques paragraphes résumer le bilan de 7 ans de pouvoir. Le chiffre ne lui a pas porté bonheur. La reconnaissance de ses réalisations positives ne signifie pas un aveuglement par rapport à ses défauts et à ses erreurs. Le temps viendra toujours assez tôt pour voir ce que les autres après lui ont fait (ou pas fait). Mais il est indéniable que son bilan n’a pas à rougir d’une comparaison avec les années Ratsiraka ou Zafy. Et ce qu’on vient de perdre est selon les premières apparences plus important que ce qu’on a gagné avec la crise, du moins si on a gagné quelque chose… Aux Irakiens qui se plaignaient de l’insécurité, du chômage, des pénuries d’électricité, et des problèmes issus de l’intervention américaine, l’Oncle Sam répondait : « oui, mais maintenant vous avez la liberté et la démocratie ». Le Gouvernement de transition répondra-t-il également cela aux chômeurs présents et futurs à cause de la crise ?

Le pire est-il derrière nous ?

L’euphorie de l’accès du pouvoir par les TGV-istes n’habite qu’une minorité de la population : ceux qui rejoignent le camp des grands commis de l’Etat, ceux qui ont des comptes à régler avec Marc Ravalomanana, et ceux qui reçoivent des subsides payés mano a mano sur l’Avenue de l’Indépendance, avant les traditionnelles provocations pour casser les meetings des légalistes. Pour l’ancien DJ devenu Chef d’Etat a 34 ans, l’heure est encore sans doute à la fête. Mais pour les besogneux, les investisseurs et ceux qui essaient de gagner durement mais honnêtement leur vie, le réveil risque d’être difficile à l’heure du bilan économique, et la gueule va rester de bois pour un certain temps.

A ceci s’ajoute une situation politique désastreuse, marquée par de profondes fractures dans la société malgache, dans la classe politique, dans l’armée. Même dans les familles, on s’invective entre les supporters de TGV et les réfractaires au coup d’Etat. La guerre civile nous pend au nez, à cause d’une utilisation d’hommes de main pour les basses besognes, et parce qu’il y a un risque réel d’une dérive ethnique du conflit politique. En effet, l’approche TGV ne reçoit pas l’adhésion de tous dans les régions, et on se souvient qu’en 1991 et 2002, un mécontentement dans les villes de province contre Antananarivo se traduisait en barrages économiques pour tenter d’asphyxier la Capitale, en particulier dans l’approvisionnement en carburant.

Enfin, la crise aura aussi apporté une détérioration de la mentalité, qui n’était déjà pas reluisante. L’anarchie qui s’est installée laissera des séquelles. Un régime qui est arrivé au pouvoir par des moyens insurrectionnels aura du mal à imposer une discipline, au risque de voir les mécontents grossir le rang des pro-légalité. Il n’y a qu’a subir quotidiennement la dictature des marchands dans la rue, qui s’approprient tout simplement des rues entières, et en chantant narquoisement « Iny lalana iny » aux automobilistes à qui ils refusent le passage.

Aux larmes, citoyens…

Extrait Madagascar Tribune – lundi 6 avril 2009, par Ndimby A.