Les Assises des uns contre les Assises des autres, avant des Assises communes à tout le monde. Assises, États généraux, Convention, Forum, Conférence nationale : le nom importe peu tant qu’il est question d’évoquer les mêmes valeurs et d’affirmer les mêmes principes.
La fierté d’être Malgache, l’ambition d’accomplir le destin naturel d’un géant de l’océan Indien occidental, un point d’honneur à améliorer le quotidien de la population. Jamais cependant pareille évidence n’aura été aussi inaccessible. Depuis cinquante ans, nous avons vu le statut de Madagascar passer de fleuron d’avenir à celui de PMA (pays les moins avancés). Il y a cinquante ans, nos grands-pères embrassaient l’indépendance retrouvée et rejetaient leur citoyenneté française. C’est après celle-ci que leurs descendants courent aujourd’hui chez l’ancien colonisateur en maudissant leurs aïeux in petto.
Un autre pays, moins prodigue de ses ressources halieutiques, moins dispendieux de sa richesse minière, plus soucieux de son potentiel humain, serait aujourd’hui moins dépendant de l’assistance internationale. La communauté internationale fait l’aumône à Madagascar et c’est bien pourquoi elle se permet une ou deux ingérences dans nos affaires nationales portées sur la place des Nations unies.
Dans cette crise 2009, nous aurons perdu plus que des maisons pillées, davantage que des infrastructures incendiées. C’est une forme de supériorité morale, la certaine idée de nous-mêmes, que nous aurons ruinée. Cette armée où des sous-off commandent à des généraux, ces va-nu-pieds qui partent à l’assaut du droit de propriété, ces figures d’autorité molestées par la foule, ces institutions dont on s’amuse, l’État lui-même qu’on a ridiculisé : on n’aura pas suffisamment d’une ou plusieurs Assises pour conjurer cette corruption morale.
La crise au sein de l’armée est symptomatique du malaise qu’il faut surmonter. Le principe de l’autorité, la chaîne de commandement, la discipline censée faire la force principale des armées : à chaque étape, successivement et consciencieusement bafoués. Comment rétablir l’ordre au sein d’un corps qui a découvert la désobéissance ? Pire, comment ramener à la raison des hommes dont la désobéissance leur valut un moment de gloire ? Cette malfaçon a « réussi », et c’est bien là notre drame, dans cette hésitation douloureuse entre le tribunal des hommes ou la justice de l’Histoire.
Nous avons désormais à composer avec cette pernicieuse perversion des postures, des attitudes et des comportements. Si la Transition devait servir à quelque chose, ce serait de rétablir cette appropriation inconsciente des contraintes sans lesquelles la cohabitation serait impossible à l’Humanité et sans lesquelles aucune civilisation n’aurait émergé du chaos primordial.

Extrait l’Express de Madagascar – Edition n° 4277 du 04-04-2009