On crie haro sur Pronis. On vilipende Flacourt. Vacher de la Case n’a pas des couronnes de gloire. Le père Etienne est accusé d’avoir fait massacrer une dizaine de compagnons, tant Français que Malgaches, par un roitelet qu’il pressait de se convertir. L’ivraie semée par les missionnaires empêche le froment de mûrir…
En 1949, le RP A. Engelvin essaie de faire la part des choses pour essayer d’expliquer la situation de Fort-Dauphin au XVIIe siècle, où «la colonisation n’a pas eu le succès qu’on en attendait et, par suite, l’évangélisation non plus».
Engelvin évoque «la carnavalesque expulsion annuelle vers le désert, chez le peuple juif, du bouc émissaire» qui emportait la malédiction du peuple irrité de n’avoir pas trouvé la «Terre promise», la félicité du «Paradis terrestre». Et ce, pour dénoncer l’effort de «certains historiens» de rendre soit les gouverneurs successifs de Fort-Dauphin soit les missionnaires catholiques responsables de cet échec, plus exactement leurs «antagonismes» latents.
En fait pour Engelvin, «les Français, où ils émigrent, emportent avec eux leur manie de se quereller entre eux», défaut national atavique déjà signalé par César. Car comme l’a dépeint le scrutateur de l’âme humaine qu’a été Montaigne : «Mettez deux Français dans le désert de Libye, avant deux mois ils s’égratigneront le nez ! «Mais de là» à rassembler des petits ragots de l’histoire «pour résoudre un problème dû à l’absence de capitaux et de ressources des Compagnies de l’Orient et des Indes orientales», n’est pas sérieux».
Parmi ces ragots, il y a celui qui affirme que Pronis et Flacourt ne boivent pas que de «l’eau bénite». Ou celui-ci : quand le père Nacquart exhorte les colons réunis dans la chapelle, Pronis- qui est réformiste de la Rochelle- et quelques coreligionnaires lancent à pleine voix les «psaumes de Marot». Ou cet autre : quand le père Bourdaise sonne la cloche pour la messe, Flacourt se rase encore pour venir, en belle tenue, occuper la place d’honneur réservée au gouverneur, et il faut l’attendre… C’est, selon le R.P. Engelvin, faire fi des «relations cordiales» entretenues par les deux gouverneurs avec, par exemple, le père Bourdaise : le premier lui confie sa fillette métisse plutôt que de la laisser à sa mère; le second l’aide à composer et à éditer un catéchisme et un dictionnaire français – malgache.
Mais le plus «vilipendé» par certains historiens est sans aucun doute «ce pauvre père Etienne à qui on n’accorde même pas la faveur des circonstances atténuantes : il était prédestiné au rôle de bouc émissaire !» L’auteur du «Fort-Dauphin du XVIIe siècle» pointe alors du doigt «ceux qui lui jettent la première pierre».
D’abord quelques mécontents parmi les colons de la ville, «mais ils changèrent de sentiments après avoir discuté de l’affaire avec le père Manié».
Ensuite, l’abbé philosophe Raynal cité «avec complaisance» mais qui ne publie qu’en 1770 son «Histoire philosophique des établissements européens dans les deux Indes», soit 106 ans après la mort du père Etienne. «Mais son histoire philosophique n’est qu’une élucubration partiale et non pas un véritable document historique».
Enfin, quelques historiens modernes «qui ne semblent n’avoir lu que Raynal. Lorsqu’un écrivain qualifie de moines ou de jésuites les missionnaires de Fort-Dauphin, il leur fait un honneur qui les eut fort surpris, car l’humble Vincent de Paul n’avait fait qu’une association de simples prêtres séculiers qu’il fit approuver sous le nom de prêtres de la Mission»…
Il se trouve cependant des «chroniqueurs honnêtes» pour justifier le père Etienne : le gouverneur de Champmargou qui lui donne une escorte de dix hommes et après le drame, mobilise tous ses hommes disponibles «pour aller châtier Dian-Mananghe». Il y a aussi Martin, arrivé à Fort-Dauphin en 1665; Souchu de Rennefort «dont l’exposé simple et clair est bien différent du récit controversé des différents auteurs modernes, qui ont écrit sur Madagascar en copiant sans réserve aucune les réflexions dictées par l’esprit philosophique et anti-chrétien de Raynal»; Carpeau du Chaussay, «ami intime de M. de la Saunière» qui est tué à côté du père Etienne; etc.
«Quand on lit attentivement le récit de la situation dans laquelle se débattait la colonie de Fort-Dauphin ( Grandidier, Mémoires de la Congrégation missionnaire ) on ne peut que conclure : depuis longtemps, les Antanosy avaient décidé de se débarrasser de tous les Français. Trop confiant, le père Etienne alla pour ainsi dire au devant du sacrifice».

Extrait l’Express de Madagascar – Edition n° 4240 du 20-02-2009