«Le Secrétaire Général des Nations-Unies lance un appel à l’autorité de traduire les responsables (des dégâts et des pertes de vie) en justice. Ces responsables viennent des deux côtés ». Voilà, textuellement, la déclaration faite à la presse malgache par l’émissaire de Ban Ki-Moon, au palais d’État d’Iavoloha, le 9 février 2009. De son côté, le Conseil Oecuménique des Églises chrétiennes (FFKM), par la voix unanime des quatre chefs d’église, attribue la responsabilité solidaire des événements du samedi 7 janvier aux deux parties.
Ces voix de la raison doivent indiquer la voie médiane sur laquelle s’engagera volontiers avec eux la majorité silencieuse de Madagascar. Pour la première fois à Madagascar, le concept de majorité silencieuse émerge véritablement. Par nature, elle ne se compte pas et n’a pas non plus propension à défiler dans la rue pour manifester son existence. Sa parole circule, doucement mais sûrement, sur différents forums Internet. Sa principale faiblesse réside dans son anonymat. La majorité silencieuse est sans doute ce scrupule qui empêchera à l’avenir que ne se reproduisent par cycle, de plus en plus rapproché, des crises comme 1972, 1991, 2002 et 2009.
La majorité silencieuse aspire à une chose parfaitement banale : qu’on lui foute la paix ! Elle n’a pas à subir le terrorisme intellectuel, ni d’une minorité retranchée dans la tour d’ivoire d’un pouvoir autiste, ni d’une autre minorité de la rue, aux relents de dictature du prolétariat. La majorité silencieuse peut opposer sa force d’inertie aux oukases des uns ou au bolchevisme des autres. Sa résistance morale se déroule au quotidien, et dans le quotidien : déposer normalement les enfants à l’école, poursuivre normalement le travail, faire normalement les courses, faire normalement confiance aux autorités légales et aux forces de l’ordre pour la sécurité des biens et des personnes, vaquer normalement aux diverses occupations et loisirs de la vie, suivre tranquillement le calendrier électoral, et s’en remettre sereinement au verdict d’élections « organisées selon les normes européennes ».
C’est le message de la majorité silencieuse à l’ensemble de la classe politique malgache. Nous sommes cette quinzaine de millions qui ne voit pas la vie selon un manichéisme réducteur. Entre le noir et le blanc, nous voulons avoir le choix dans toute la palette qu’offre l’arc-en-ciel. Nous revendiquons de pouvoir rester parfaitement indifférents à tous les protagonistes. Nous concevons la démocratie comme justement cette liberté laissée à tout le monde de ne pas être d’accord avec personne. Sauf sur le plus petit dénominateur commun de notre désir de paix civile.
L’émissaire des Nations-Unies et les chefs d’église ont exprimé solennellement les non-dits de la majorité silencieuse. Les médias internationaux seraient avisés de relativiser leur généralisation simplificatrice : nous sommes au moins un million de Tananariviens à nous être pris en main, malgré les pillages, malgré le couvre-feu, malgré les fusillades, malgré les incitations à la désobéissance civile, malgré l’abandon des autorités légales. Un jour, on pourra écrire qu’en 2009, à Madagascar, une vague de « ni, ni » s’était levée et que c’était nous.

Extrait l’Express de Madagascar – Edition n° 4232 du 11-02-2009