Une autre semaine d’occasions manquées. Ce qui fait la supériorité morale, dans ce genre de situation, c’est le souci de l’intérêt supérieur du pays. Alors, qui s’en préoccupe dans ce dialogue de sourds ?
Depuis lundi, les écoles ont repris, les commerces rouvrent, l’administration fonctionne. J’en serais presque heureux de renouer avec les embouteillages, signes tangibles du retour à la normale. La majorité silencieuse veut vivre, vivre simplement, vivre normalement. Voir ses ordures régulièrement ramassées pour que l’atmosphère de la Ville n’empeste pas et que les rats ne prolifèrent pas. Savoir possibles diverses formalités de la vicissitude humaine : déclaration de naissance, enregistrement de décès, délivrance d’actes d’état-civil. Ne pas craindre une fermeture prolongée des banques provoquant une ruée vers les guichets automatiques, ni une pénurie de carburant entraînant de longues files d’attente devant les stations-service, ni une rumeur de coupure de l’approvisionnement en gaz contraignant à des acrobaties quant à la date et l’heure de la prochaine livraison.
Aux Malgaches de la diaspora, j’aimerais qu’ils puissent raconter à leurs proches et connaissances, qui s’inquiètent de la situation à Madagascar, que les Tananariviens se sont pris en main. Et qu’il faut espérer que la majorité silencieuse des autres chefs-lieux de Madagascar ou de chaque village de la Grande Ile, fasse de même. La meilleure résistance que puisse opposer la population restée raisonnable – à l’écart des émeutes, étrangère aux pillages, indifférente à la démagogie – est cet effort quotidien de vivre normalement. Je l’ai compris ainsi le premier jour de la réouverture de ces enseignes dont les autres magasins avaient été saccagés. Se trouver un caddie, déambuler entre les rayons, passer à la caisse : des gestes d’une banalité extrême et dont l’importance soudain tragique ne peut être comprise qu’en ayant subi les «dommages collatéraux » des crises de 1972, de1991 ou de 2002.
Dommage que les médias internationaux n’aient pas accès à la majorité silencieuse qui, par nature, ne s’exprime pas. Ils sauraient que les Malgaches ne sont pas uniquement des « pro » ou des « contre ». Le « ni, ni » existe bel et bien et, au-delà, toutes les nuances de la liberté de pensée. Qu’il existe des gens qui n’ont jamais manifesté dans la rue, ni en 1972, ni en 1991, ni en 2002, ni en 2009. Des gens qui répugnent désormais à aller voter si, régulièrement, l’arbitrage des urnes devait être conspué, nié, inversé, dans la rue. Le suffrage universel, avec son équation égalitaire d’une personne une voix, est déjà une aberration suffisante, pour que la foule dans la rue ne s’octroie pas en plus un coefficient supplémentaire.
Se sachant ni entendue, ni écoutée, à Madagascar, la majorité silencieuse demande instamment aux représentants de l’opinion publique dite internationale et aux diplomates accrédités à Antananarivo de se faire son porte-parole. L’exception culturelle malgache veut que le normal soit si extraordinaire.

Extrait l’Express de Madagascar – Edition n° 4228 du 06-02-2009