Les manifestations de rue, c’est comme la guerre, on sait quand et où ça commence, on ignore comment ça peut se terminer. En Europe, la présidence tchèque de l’Union Européenne a choisi de « décorer » l’atrium de Strasbourg avec une œuvre à polémique : la Bulgarie y est représentée par des toilettes, l’Angleterre par ses soldes permanentes « Sale », la France est un hexagone barré d’une pancarte marquée « Grève ».
Les Malgaches, au même titre que l’ensemble des pays francophones, sont quotidiennement témoins du déclenchement d’une nouvelle grève en France. Quand ce ne sont pas les agents de la RATP, ce sont les contrôleurs aériens de Roissy, sinon les syndicats de l’enseignement, voire le monde judiciaire, ou alors les chauffeurs de poids lourds. La France, le pays, non du « coup d’État permanent », mais le pays de la grève permanente. Conséquence de cette longue expérience, les manifs de rue s’y déroulent généralement dans le calme et se dispersent sans trop d’incidents. Il s’agit, pour les uns et les autres, de revendications le plus souvent corporatistes. Personne ne songe à marcher sur l’Élysée sommer le Président de la République, ni sur Matignon, acculer le Premier Ministre, ni camper entre République et Bastille.
Longue expérience syndicale, mais également, et surtout, vieille pratique démocratique même si, en 1968 encore, la «révolution » avait retrouvé ses vieilles habitudes de desceller les pavés pour ériger des barricades. Parce que la France est fière d’avoir « inventé » la Révolution, celle d’une foule immense, s’insurgeant contre l’injustice, marchant sur une Bastille quelconque, et envoyant les tyrans à l’échafaud. C’est ainsi que naquit le gène de la contestation.
Ce sont les Français établis à Madagascar qui donnèrent l’exemple de ces descentes dans la rue quand les colons de Tananarive manifestèrent à Ambohitsorohitra, devant la résidence de France, contre la braderie de la citoyenneté française accordée à trop d’indigènes. Mais, là non plus, il ne fut pas question de réclamer la démission du Gouverneur de la colonie ni le sabordage de l’empire français. Dans un contexte de minimas démocratiques, c’est-à-dire avec une population globalement instruite et l’acquisition d’un large consensus sur les institutions et les mécanismes de dévolution et d’exercice du pouvoir, les manifestants veillent d’eux-mêmes à ne pas aller trop loin.
À Madagascar, en 1972, en 1991 et en 2002, le point de non-retour fut chaque fois atteint et dépassé. Comme le constatait dernièrement le professeur Jean du Bois de Gaudusson, les élections, qui devraient constituer une solution dans une démocratie, deviennent un prétexte au désordre, dans notre tiers-monde, intellectuel et matériel. Philibert Tsiranana venait, quelques semaines plus tôt, de recueillir un score stalinien de 99% ; Didier Ratsiraka entamait son troisième mandat depuis deux ans ; en décembre 2001, le premier tour des présidentielles accoucha d’un dangereux ballottage. Le 3 décembre 2006, Marc Ravalomanana était confortablement réélu.
1972, 1991, 2002, 2009, 2012, vingt ans, dix ans, sept ans, trois ans : les cycles se raccourcissent dangereusement. Avec une population chaque fois infantilisée à croire simplement à un Messie, il suffira d’un attroupement pour que la révolution permanente devienne quotidienne.

Extrait l’Express de Madagascar – Edition n° 4218 du 26-01-2009