Depuis trois-quarts de siècle, le Fianarantsoa Côte Est rythme la vie de centaines de villages qui sans lui seraient complètement coupés du monde. Un périple de 163 km à faire en 8 à 12 heures, selon la fréquence des chargements de fruits et des déraillements toujours possibles.
Jens est ce genre de type qu’on rencontre sur les routes. Sac à dos, barbe de trois jours, savates de trappistes assorties à de délicates chaussettes orange, il arrive tout droit de Toliary et compte rejoindre Manakara, après quoi il remontera sur Sainte-Marie pour aller voir les baleines.
Tout juste un peu dépité de constater que le train de la Côte Est est encore plein de touristes en cette saison. Il n’aime pas les touristes ! ça se voit à son édition en allemand d’un Tristes tropiques tout gondolé qu’il annote soigneusement dans la marge. Moi qui trouve grâce à ses yeux comme spécimen d’expat continuant à survivre (sans vaccins !) à la lèpre, à la peste bubonique, aux détrousseurs d’Analakely – enfin tout ce que l’on raconte sur Mada.
A nos côtés une quinzaine de blonds Helvètes qui prennent possession de leurs sièges et commentent avec étonnement le Nicht hinauslehnen (ne pas se pencher) inscrit sous la fenêtre. Exactement comme chez eux, dis donc ! Finalement, ils ont fait 10 000 km pour se retrouver dans un wagon qui pourrait ressembler à celui de n’importe quel train de banlieue d’Europe Tout juste un peu plus déglingué, et d’une autre époque. Comme la gare de Fianar, si désuettement française avec ses haies taillées qui datent des années 30.
Bref, on est là tous les deux en train de siroter une THB, tandis qu’autour de nous, sur le quai n° 1, ça s’agite. Par la portière, je vois passer des poules dans des paniers, des canards, des gamelles en plastique, des sacs de bouffe immenses. Des têtes hagardes qui espèrent encore trouver une place. Tout ça va devoir rentrer coûte que coûte dans le « fourgon route » et les quatre wagons passagers déjà pleins à craquer.
Le départ est annoncé pour 7 heures. En général pas de surprise de ce côté-là, c’est plutôt l’arrivée qui est incertaine : glissements de terrain, déraillements, tout est possible. Un vieux vahaza en survêt monte dans le compartiment et d’un geste athlétique jette son barda dans le filet. Ca sent l’adjudant de légion à la retraite ! Il nous explique qu’il a une villa pied dans l’eau à Manakara et qu’il fait l’aller-retour une fois par mois. Il connaît la ligne sur le bout des doigts, même les endroits où il y a des congélateurs à pétrole, donc de la bière fraîche. Je vous montrerai, il nous fait. Ca promet.
Coup de sifflet. La motrice pouête un grand coup dans l’air pur et s’ébranle à travers la banlieue de Fianar, bien décidée à ne pas dépasser sa vitesse de croisière qui doit tourner dans les 20 km/h. Du fond des rizières, des paysans nous saluent de la main. Le passage du train, la masinina comme ils l’appellent, c’est l’assurance que tout va bien. Que tout fonctionne à peu près normalement dans le pays. C’est quand il ne passe pas qu’ils commencent à s’inquiéter.
Vohimasina, premier arrêt. A peine 9 km et déjà la cohue des gamins qui prennent d’assaut les portières. « Vahaza, donne-moi les cadeaux », « donne-moi les biscuits », « donne moi les stylos ». Mais pas le « donne-moi l’arzent », plus franc du collier, qui semble demeurer la particularité de Tana.
Les Suisses posent un pied sur le quai. On les sent timides mais plein de bonne volonté. D’habitude un tube cathodique les sépare de la grande dèche du Sud, mais là ils sont en prise directe : les pieds nus, les frusques sacs à patates, la morve pendante. Ou plutôt les pieds un peu trop nus, les frusques un peu trop sacs à patates, la morve un peu trop pendante… car nul doute qu’ici on a compris que pour trouver l’entrée du tiroir-caisse, mieux vaut avoir l’air de ressembler le plus possible au Sud. Comme ces Japonais qui veulent absolument trouver des poulbots crotteux à Montmartre, sinon ils n’ont rien vu. On est toujours le Sud de quelqu’un.
Une touriste avisée sort un lot de 30 crayons de papier qu’elle a acheté à Fianar, en prévision. L’essaim fond sur elle, en moins de trente secondes tout est parti « On donne et ils arrachent ! », s’indigne-t-elle, sincèrement choquée de voir que ses 30 crayons de papier n’ont pas suffi à éponger toute la misère du monde. Du coup, elle se rattrape sur une petite Cosette betsileo qu’elle travaille à grands coups de flashs dans la tronche, histoire de ramener la photo sensible qui fera honneur à sa grande âme.
Voici Sahambavy (km 21), sa gare proprette et sa plantation de thé. Un groupe de Français du troisième âge envahit les derniers sièges. Ils ont passé deux nuits au Lac Hôtel, fait du pédalo sur le lac, marché dans les théiers, ils sont contents. Sur ce, le contrôleur qui s’amène et poinçonne consciencieusement les billets avec cet air terriblement emmerdé qu’ont tous les contrôleurs du monde. Au km 27, changement de décor. La forêt s’impose d’un coup déployant ses grands eucalyptus qu’on absorbe à pleins poumons. Long arrêt à Ranomena (km 38) pour un chargement de bananes.
Cette fois c’est un éclopé qui passe dans le compartiment, béquillant à ras du plancher dans un silence de mort, alors que les Suisses ont commencé à attaquer leurs monstrueux sandwichs au jambon qu’ils se sont fait préparer à l’hôtel. Par la fenêtre, une vieille me tend un plateau d’écrevisses, la spécialité du coin. Je les croque à belles dents sous le regard consterné de mes Suisses. Même Jens n’ose pas y toucher, convaincu que ce doit être plein de bactéries de chiasse immonde qui foutent la mort. Peuvent faire les dégoûtés, eux les rescapés du hamburger à la vache folle !
Je profite de l’arrêt pour tailler une bavette avec Marcel, le conducteur de la motrice. Avec son collègue William, le chargé de la maintenance, il vérifie le système de freinage, car dans pas longtemps ça va descendre sec. Il m’explique qu’il ne gagne pas lourd – 220 000 ariary par mois – mais que sur sa machine au moins, il est son chef. Il la regarde avec fierté. Une BB 242 de chez Alsthom qui va bouffer ses 300 litres de gazole jusqu’à Manakara.
Moitié pour plaisanter, je lui demande s’il n’a pas peur que les dahalo fassent dérailler son train comme ils font avec les taxis-brousse. Il rigole. Il m’explique que la ligne est bien surveillée par les communes riveraines, qu’il y a même une police spéciale du chemin de fer. « En 2002, au moment des événements, on a reçu des menaces, mais pas un pont n’a été dynamité ». La seule chose qui l’inquiète vraiment, c’est les touristes qui se penchent pour photographier les gouffres et qui se prennent de temps à autre une entrée de tunnel en pleine poire. « Les vahaza, ils n’écoutent jamais ce qu’on leur dit », soupire-t-il.
Nous y voici dans la grande descente. Vingt kilomètres tout du long jusqu’à Tolongoina. On passe de 1 000 m à 356 m, avec par endroit une déclivité de 3,3 %, ce qui fait du Fianarantsoa Côte Est le train le plus raide du monde – plus fort que les tortillards andins du Chili ! Crissements de freins à l’infini, le convoi glisse le long des falaises granitiques, frôlent des précipices d’où remontent d’immenses vapeurs tropicales. Perdu dans les hauteurs, le rocher d’Andrambovato qui marque l’entrée en pays Tanala. C’est le début de la belle forêt primaire de l’Est, du moins ce qui n’a pas encore été livré aux brûlis.
« Un lémurien ! », j’entends gueuler autour de moi. Les Suisses se précipitent aux fenêtres pour tenter de saisir la forme rousse qui fait du yoyo dans les goyaviers. Pas de risque de la rater, ici le train fait à peine du 15 km/h.
L’adjudant, ça le met en verve toute cette agitation « C’est là qu’on a déraillé en 2006, il commence à expliquer. On est restés coincés 15 heures. On était tellement affamés qu’on a vidé la boutique du village d’à-côté, il ne restait plus que les couches-culottes ». Il rigole, tousse un grand coup, repart sur une improbable histoire de pluie de sauterelles qu’il a vécue en Algérie.
Tolongoina (km 62). Sur le quai, une jeune vendeuse avec un régime de bananes posé en perruque sur sa tête. « Je parie que c’est une fausse blonde », s’esclaffe un gros type, caméscope jusqu’aux dents. La petite Tanala se prête au jeu, sourire très commerçant. Elle s’appelle Blandine, elle a 25 ans. Deux gosses accrochés à ses jupes. Elle m’explique que sa mère a eu 14 enfants dont elle est l’unique survivante, et évidemment c’est elle qui doit la nourrir aujourd’hui.
« Mon mari ramasse du bois de chauffage dans la forêt. Avec la vente des bananes, ça me fait de quoi acheter 3 kapoka de riz. Sans le train, je ne sais pas comment je ferais ». Au rythme de six convois par semaine, ça lui permet de tenir. Mais il y a de la concurrence ! Entre les vendeurs de mofoakondro, de koba, de saucisses de zébu, tout le monde a un peu près le même problème de survie qu’elle et compte ferme sur le train pour s’en sortir.
Soulagée d’avoir écoulé son stock, elle jette un œil curieux dans le compartiment : « Je vois que les vahaza ont des coupes de cheveux plus courtes que l’année dernière », s’amuse-t-elle. Le train, c’est un peu sa télé, ses vaovao du monde à elle.
La forêt cède peu à peu la place aux ravinalas, les arbres du voyageur plantés comme de gigantesques éventails sur les collines. A Manampatrana (km 79), de nouveau 40 minutes d’arrêt, le temps de charger des sacs de café. On est au cœur de la région de production et c’est la fin de la récolte, même si la chute des cours a pas mal refroidi l’ardeur des planteurs.
La gare a des allures de caravansérail avec ses entrepôts bourrés de cuvettes en plastique made in China. La tôle des toits est retenue par des pneus de camion. Ici, on ne rigole pas avec les cyclones. Quand la tempête souffle, le train s’arrête et tout s’arrête. Ceux de 2000, particulièrement, ont failli signer l’arrêt de mort de la ligne avec pas moins de 280 éboulements le long de la voie, soit 150 000 m3 de caillasses qu’il a fallu déblayer. Pendant des mois, le train n’est pas passé et des centaines de tonnes de bananes ont pourri sur place.
On arrive à Mahabako (km 99), écrasée sous le soleil de midi. Le long du train, des femmes misikina lambaoany allaitent à l’ombre des litchiers. Des familles entières qui regardent placidement les touristes, eux-mêmes déjà blasés du spectacle – les pauvres, finalement, c’est toujours la même chose. Une main charitable leur tend quand même une layette qu’elle se partagent sans précipitation, tandis que les gosses font la ramasse des bouteilles vides.
Il n’y a que Jens pour aller s’asseoir au milieu d’eux, l’air très Jacques Monod dans ses œuvres, et de nous regarder, nous, les champions du revenu moyen par habitant, comme s’il instruisait notre procès ! C’est les mêmes familles que je reverrai au retour. Exactement les mêmes. Même disposition. Même pesanteur. Même silence.
Les premiers villages côtiers défilent, début du pays Antaimoro. A Sahasinaka (km 116), la voie ferrée longe la rivière Faraony très utilisée par les paysans pour transporter leurs récoltes de litchis, d’oranges ou de mandarines aux gares les plus proches. C’est là aussi qu’on accroche la route des taxis-brousse. Le voyage par piste n’est pas plus long, mais à 15 en 404 bâchée sur d’incroyables tape-cul, il y a tout lieu de préférer le train quand le porte-monnaie le permet.
La section Ambila-Manakara a bénéficié de plusieurs kilomètres de rails d’occasion offerts par des compagnies privées suisses de chemin de fer. Ce qui déclenche l’enthousiasme de nos Helvètes qui s’étaient passablement assoupis. Devant nous, la longue plaine monotone où l’on sent déjà le souffle de l’océan.
A 4 km de Manakara, nouvelle exclusivité mondiale : la voie ferrée coupe carrément la piste de l’aéroport ! Pas de panique, il est fermé depuis belle lurette. On devine à travers ses grands entrepôts à l’abandon que Manakara, l’ancienne capitale du café, du poivre et du girofle, a connu des jours meilleurs. Telle quelle, c’est une petite station côtière de 50 000 habitants, plus indiquée pour les bains de soleil que pour la baignade, car la mer est dangereuse par ici.
On arrive à quai. Finalement on aura mis un peu moins de dix heures – temps correct, j’en mettrai plus de 12 au retour. Une foule tranquille est massée devant la gare, et évidemment la cohue des pousse-pousse qui attendent le voyageur. Jens va devoir réprimer son réflexe humaniste consistant à ne pas se faire tracter par un frère semblable. Mais je lui explique qu’ici il n’y a pas de taxis, et que de toutes façons il a intérêt à bien négocier avec les frères semblables !
Je le vois cahoter au loin dans le soir qui tombe, l’air de se demander si les tropiques sont aussi tristes qu’il l’a lu. L’adjudant me propose d’aller boire une bière avec lui.
Il me demande si j’ai déjà pris le train de Sidi-Bel-Abbes, ça promet.

Le poumon de l’Est
En activité depuis 1936, la ligne Fianarantsoa Côte Est (FCE) transporte chaque année 150 000 voyageurs et 15 000 tonnes de marchandises. Un poumon économique essentiel dans une région très enclavée qui n’a pas d’autres voies de communication pour commercer. Le long de ses 18 gares, c’est une dizaine de milliers d’emplois qui sont rendus possibles. Sans parler des 200 000 paysans qui ont un lien direct avec la ligne comme producteurs ou transporteurs de fruits.
Depuis le passage des cyclones Eline et Gloria qui ont dévasté la ligne en 2000, les chiffres d’exploitation sont en baisse. Une seule motrice fonctionne actuellement, n’assurant plus que trois allers-retours voyageurs par semaine, contre cinq auparavant.
« Le manque à gagner est énorme, déplore Rakotozafy Médard, le directeur de la FCE. Le gouvernement s’est engagé à réhabiliter la ligne, mais sa priorité va aux routes et aux aéroports ». La FCE appartient toujours à l’Etat, mais un appel d’offres international est en cours pour sa mise en concession. Repreneurs intéressés, des Chinois, des Indiens, des Sud Coréens. Grâce aux contributions de l’USAID, de la Banque Mondiale et d’autres bailleurs internationaux, la sauvegarde de ce véritable patrimoine national et mondial semble toutefois assurée. Le Tourism Initiative Fund est notamment en discussion avec le ministère des Transports pour un projet pilote d’électrification de la ligne et des villages. Jusqu’à Telma qui envisage d’y poser la ligne optique.

Extrait l’Express de Madagascar – Edition n° 4140 du 23-10-2008