Je ne suis pas d’accord. Je sais (pour avoir discuté avec nombre d’entre eux) que, pour leur quiétude faite d’exotisme, beaucoup de Tananariviens pensent sincèrement qu’il faut éviter de contaminer le «pays profond» avec le confort qui a perverti les citadins. Cela suppose des routes éternellement défoncées et embourbées pour le fun de l’aventure, l’électricité chichement disponible quelques heures par jour pour mieux épouser le rythme de la nature, l’eau courante qui ne coule pas aussi couramment justement pour conjurer la luxure (je fais des vers, sans en avoir l’air…).
Le long de la RN2, voie principale de communication entre la Capitale et l’Océan Indien- une des rares routes nationales dont plusieurs kilomètres sont balisés suivant des normes que quarante ans de laisser-aller avaient failli nous faire oublier jusqu’au principe – Brickaville a au moins eu l’heur de plaire à Erick Manana : «Barikaville e, tanàna malaza !». Manifestement, Brickaville n’est pas aussi important puisqu’on peut y arriver tardivement avec l’obscurité totale pour seul accueil.
Nous sommes en 2008. Il y a de cela quelque quatorze ans déjà qu’un groupe avait lancé un tube fameux : «Ny jiro tsy mandeha, ny téléphone tapaka». À cette époque, mais comme maintenant d’ailleurs ce qui impose de conjuguer le passé au présent, nombre de régions de Madagascar sont «hors du périmètre» aussi bien de l’eau et de l’électricité de la Jirama que des réseaux des trois opérateurs de téléphonie mobile. Sur une route nationale, combien de fois ne me suis-je pas arrêté à la simple vue des trois pylônes concurrents faisant une parfaite triangulation autour d’un point censé être optimal et passer fiévreusement des appels en souffrance ?
Malgré la publicité annonçant le Backbone à Brickaville dès mai 2007, cette localité – qui constitue pourtant une étape-clé de la route de Tamatave – ignore encore Internet. «Ny Jiro tsy mandeha, Internet tsy misy». De quel développement voulons-nous parler à des populations oubliées ? Quelle mondialisation prétendons-nous leur expliquer alors que la simple décentralisation nous pose des obstacles jamais surmontés en quarante ans de république à Madagascar ? Quel débat démocratique sommes-nous supposés amener à un auditoire sevré de toute référence aux grands courants des HIP (comme on disait en cours de droit) : histoire des idées politiques ?
Je n’utilise les routes secondaires de nos grandes destinations estivales qu’en simple usager occasionnel. Pourtant, je suis régulièrement confronté à des contrariétés qui, répercutées dans un «Guide du Routard», feraient vite passer l’exotisme pour de l’archaïsme. Prenons l’exemple de ce pont oublié qui devrait relier Ambila-Lemaitso au reste du monde : au bout de cinq heures de bonne roule depuis Antananarivo, endurer sur vingt kilomètres une piste saisonnière jamais à bout de surprises pour finalement aboutir à la seule certitude du voyage, le bac antédiluvien d’Ambila. Ce qui a été fait pour le pont de Brickaville devrait permettre de désenclaver une destination qui ne serait plus uniquement estivale : permettre à la voiture et au train d’emprunter alternativement le même pont.
Mais, l’archaïsme est déjà ailleurs. Tandis que le Nobel de la Paix couronne l’écologie, les destinations emblématiques de la «route de Tamatave» – Périnet, Ambila, Manambato, Foulpointe – continuent de fonctionner à la «centrale thermique» tandis que Kyoto ou, plus récemment Bali, préconisent les énergies renouvelables : solaire, éolienne, et surtout hydraulique que les précipitations de la Côte Est rendent accessibles.
Je ne vais pas toute l’année en vacances. Par contre, les populations plongées dans le noir par le délestage ou l’absence de réseau, coupées d’a côté par une route et une météo capricieuses, oubliées du monde parce que hors d’Internet, y restent à demeure. Nos vues de l’esprit, nos planifications théoriques, nos caprices de touristes, sont déjà leur lot quotidien.

Extrait l’Express de Madagascar – Edition n° 3894 du 03-01-2008